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Tokyo 2020 Olympic Games — Judo

Asma Niang aux Jeux Olympiques de Tokyo 2020

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Combattre dans le silence

Tokyo. 23 juillet 2021. Le Nippon Budokan — temple sacré du judo — est vide. Pas un cri dans les gradins. Pas une voix familière pour couvrir le bruit de mon souffle. La pandémie a vidé les stades, mais elle n’a pas vidé mon cœur. Je suis là, pour la deuxième fois aux Jeux Olympiques, catégorie -70 kg, et le silence est assourdissant.

Ce silence, je ne m’y attendais pas. On prépare son corps pendant des années, on visualise le combat, la foule, l’adrénaline collective. Personne ne vous prépare à combattre dans un vide acoustique. Et pourtant, c’est peut-être dans ce vide que j’ai entendu le plus clairement la voix qui compte : la mienne.

Les Jeux de la résilience

Tokyo 2020, reporté à 2021. Un an de plus à tenir. Un an de plus à s’entraîner sans savoir si les Jeux auraient lieu. Un an de plus à gérer l’incertitude — cette compagne que tout athlète connaît, mais que la pandémie a rendue insupportable.

Les protocoles sanitaires, les tests PCR quotidiens, les masques entre les combats. Le village olympique transformé en bulle hermétique. Pas de famille, pas d’amis dans les tribunes. Juste toi, ton judogi, et ce tatami que tu connais mieux que ton propre salon.

Mais il y avait aussi une beauté étrange dans tout cela. Une intimité avec le combat que je n’avais jamais ressentie. Sans le bruit extérieur, chaque geste devenait plus net, chaque respiration plus consciente. Le silence m’a obligée à habiter pleinement mon corps.

Le Budokan, terre sacrée

Combattre au Nippon Budokan, c’est marcher sur un sol chargé d’histoire. C’est ici que le judo est devenu olympique en 1964. Chaque fibre de ce lieu vibre d’une mémoire martiale, d’un respect ancestral pour l’art du combat. En montant sur ce tatami, j’ai senti quelque chose de plus grand que moi — une lignée, un héritage, une responsabilité.

J’avais trente-huit ans. Certains disaient que c’était trop. Que mon temps était passé. Mais le judo m’a appris une chose essentielle : ce n’est pas l’âge qui détermine la force — c’est la profondeur de l’enracinement.

Dans le silence du Budokan, j’ai compris que les plus grands combats ne sont pas ceux qu’on gagne. Ce sont ceux qu’on a le courage de mener — encore une fois.

Ce que Tokyo m’a révélé

Tokyo a été mon dernier combat olympique. Et paradoxalement, c’est celui qui m’a le plus appris sur ce qui vient après.

Le silence des gradins m’a montré que la validation extérieure est une illusion. Que l’essentiel se joue à l’intérieur — dans cette conversation intime entre soi et ses limites. C’est exactement ce que je transmets aujourd’hui dans mon travail : la capacité à se réguler, à respirer, à tenir debout quand tout autour de soi est incertain.

Ces Jeux pandémiques ont été une métaphore puissante. Nous avons tous, à un moment, combattu dans le silence. Nous avons tous traversé des périodes où le monde s’est tu et où il a fallu trouver en soi la force de continuer.

Tokyo m’a appris que la fin d’un chapitre n’est jamais une fin. C’est une fissure — et c’est dans cette fissure que l’or commence à couler. Le Budokan vide résonne encore en moi, non pas comme un manque, mais comme un espace. Un espace où tout ce qui vient ensuite peut enfin prendre racine. 🥋