Quand L’Équipe me demande de parler d’Antoine Dupont
Il y a des appels qui vous arrêtent au milieu d’une journée ordinaire. Celui de L’Équipe en faisait partie. On me demandait mon regard de préparatrice mentale sur le retour à la compétition d’Antoine Dupont, après sa blessure au genou. Moi, ancienne judokate, invitée à parler rugby dans le plus grand quotidien sportif français.
Mais la blessure, elle, n’a pas de discipline. Elle parle la même langue dans tous les corps.
Parler à son genou — un acte de courage
Ce que j’ai partagé dans cette interview, c’est ce que je vis chaque jour avec les athlètes que j’accompagne : le retour ne commence pas sur le terrain. Il commence dans le dialogue avec soi.
« Parler à son genou, c’est crucial. Lui dire : tu es costaud, tu tiens bon. »
Cela peut sembler étrange, dit comme ça. Mais la recherche — notamment celle de Harvard sur le self-talk positif — confirme ce que les traditions corporelles savent depuis des siècles : le corps écoute les mots qu’on lui adresse. Il répond à l’intention autant qu’au protocole médical.
Pour Antoine Dupont, la difficulté est double. Ce n’est pas seulement un genou qui revient — c’est un genou qui a déjà cédé. La mémoire du corps porte cette trace. Et le genou, symboliquement, c’est le lien entre soi et les autres, entre l’ancrage et le mouvement. Réparer ce lien demande plus que de la rééducation.
L’égoïsme positif — une philosophie du retour
J’ai utilisé un terme qui a fait réagir : l’égoïsme positif. Dans un sport collectif comme le rugby, on pourrait croire que penser à soi est une trahison. C’est l’inverse.
C’est comme l’hôtesse de l’air dans un avion dépressurisé : elle met son masque à oxygène d’abord. Non par égoïsme, mais parce que sans souffle, elle ne peut aider personne. Antoine Dupont, en revenant de blessure, doit d’abord revenir à lui-même. Se recentrer. Sentir son corps. Trois questions suffisent pour s’ancrer dans l’instant : Où suis-je ? Quand sommes-nous ? Qui suis-je ?
C’est exactement ce que j’enseigne dans mon approche : la respiration comme porte d’entrée. Allonger l’expiration calme l’amygdale, réduit le cortisol, libère la sérotonine. Ce n’est pas de la magie — c’est de la neurobiologie au service du geste sportif.
Ce que cela signifie pour moi
Être citée dans L’Équipe à propos du plus grand rugbyman français, c’est la reconnaissance d’un chemin que peu de gens connaissent : celui d’une judokate marocaine devenue psychopraticienne en France, qui accompagne des athlètes de haut niveau dans ce que personne ne voit — les tremblements intérieurs, les doutes silencieux, la reconstruction invisible.
Comme le kintsugi, la réparation n’efface pas la brisure. Elle la traverse. Et c’est dans cette traversée que naît la force véritable.

