Entre le tatami et la transmission, rien ne se perd
On parle souvent de « reconversion » pour les athlètes de haut niveau. Le mot me dérange. Il suppose une rupture, un avant et un après, comme si la vie d’avant devait être effacée pour que la nouvelle puisse commencer. Mon expérience dit le contraire.
Quand Demain.fr a choisi de raconter mon parcours, c’est ce fil rouge qu’ils ont vu : non pas une succession de vies distinctes, mais une seule trajectoire qui se déploie, change de forme, et pourtant reste fidèle à elle-même.
Du geste au mot
Sur le tatami, je communiquais par le corps. Le judo est un dialogue — on lit l’autre à travers sa posture, sa respiration, la tension de ses épaules. Pendant vingt ans, ce langage a été le mien. Six titres de championne d’Afrique. Deux Jeux Olympiques. Des milliers d’heures à affiner un vocabulaire fait de prises, de chutes et de relevés.
Quand j’ai raccroché le judogi, je n’ai pas perdu ce langage. Je l’ai traduit. L’écoute du corps est devenue écoute de l’autre. La discipline de l’entraînement est devenue rigueur de l’accompagnement. La chute — si centrale en judo — est devenue le point de départ de tout mon travail en tant que psychopraticienne.
Il n’y a pas de reconversion. Il y a une continuation par d’autres moyens.
Le pont invisible
Ce que j’ai compris en traversant cette transition, c’est qu’il existe un pont entre nos vies successives — mais il est souvent invisible à nos propres yeux. Il faut du temps, de la distance, et parfois le regard d’un autre pour le voir.
Pour moi, ce pont s’appelle la régénération. Sur le tatami, je me régénérais après chaque combat, chaque blessure, chaque défaite. Aujourd’hui, j’accompagne d’autres personnes dans ce même processus — avec des outils différents, mais une conviction identique : nous portons en nous la capacité de nous reconstruire.
L’écriture a été une autre forme de ce pont. À bras le corps et L’art de la régénération ne sont pas des livres « sur » le sport ou « sur » le développement personnel. Ce sont des livres sur ce qui relie les deux — cette zone de transformation où l’expérience vécue devient sagesse transmissible.
Transmettre, c’est continuer le combat autrement
Quand je donne une conférence, quand j’anime un atelier de respiration, quand j’accompagne un athlète en transition ou un dirigeant en quête de sens, je fais exactement la même chose que sur le tatami : je m’engage pleinement dans l’instant présent, avec tout ce que je suis.
La forme a changé. L’essence, jamais.
C’est peut-être la leçon la plus importante que le judo m’ait donnée : dans un combat comme dans une vie, rien ne se perd. Tout se transforme. Et les racines les plus profondes sont celles qui permettent les plus belles métamorphoses.

